Il y a une décennie, chaque année, des millions de tonnes de noix de cajou quittaient les zones de production du Nord et du Centre du pays pour alimenter les usines asiatiques. La Côte d’Ivoire possédait la matière première ; le Vietnam et l’Inde captaient l’essentiel de la valeur industrielle. Cette époque est en train de changer.
En moins de quinze ans, l’anacarde ivoirien a changé de statut. D’une matière première agricole largement exportée à l’état brut, il devient progressivement une matière première industrielle. L’« or brun » est en train de devenir un véritable or industriel.
Le symbole de cette transformation est spectaculaire : le taux de transformation locale, qui tournait autour de 2 % en 2011, atteint environ 43 % en 2025, avec un objectif supérieur à 50 % à l’horizon 2030.
Dans le même temps, le pays compte désormais entre 36 et 37 unités industrielles opérationnelles, tandis que les recettes globales de la filière ont franchi le seuil des 1 000 milliards de FCFA en 2025.
La Côte d’Ivoire n’est donc plus seulement le premier producteur mondial de noix de cajou brutes. Elle est désormais présentée comme le troisième transformateur mondial d’amandes de cajou, derrière le Vietnam et l’Inde, et le premier en Afrique.
Pendant près de deux décennies, le modèle était simple : produire ici, transformer ailleurs.
Plus de 85 % de la récolte brute était exportée, principalement vers le Vietnam et l’Inde.
Ce système faisait de la Côte d’Ivoire un géant agricole, mais un acteur industriel secondaire. La valeur ajoutée, les emplois industriels, le conditionnement et une grande partie des marges étaient réalisés en dehors du pays.
Le changement de cap est désormais visible dans les volumes destinés aux usines ivoiriennes.
En 2024, 344 026 tonnes de noix étaient destinées à la transformation locale. En 2025, le volume atteint 659 579 tonnes, soit une progression de 92 % en une seule campagne. Dans le même temps, les ventes d’amandes décortiquées suivies par N’kalô ont progressé de 51 % sur les cinq premiers mois de la période observée en 2026.
Ce n’est pas simplement une croissance de production.
C’est un changement de modèle économique.
La Côte d’Ivoire cherche désormais à capter davantage de valeur avant que le produit ne quitte son territoire.
Une politique industrielle qui commence à porter ses fruits
Depuis 2013, l’État a progressivement construit un environnement destiné à rendre la transformation locale plus attractive : prix minimum garanti au producteur, mesures d’incitation à l’investissement industriel, période réservant prioritairement la récolte aux transformateurs locaux, fiscalité différenciée sur l’exportation des noix brutes et développement de zones agro-industrielles.
Le choix stratégique est clair : il ne suffit plus de produire davantage. Il faut transformer davantage. C’est tout le sens de l’installation d’unités industrielles à proximité des grands bassins de production, notamment à Korhogo, Boundiali, Séguéla, Bouaké, Bondoukou et dans d’autres pôles agro-industriels.
L’usine Dorado Ivory de Toumodi illustre cette nouvelle génération d’investissements, avec une capacité annoncée de 60 000 tonnes par an et un investissement d’environ 15 milliards de FCFA. À Boundiali, l’unité de PAN Agro Africa Commodities affiche une capacité de 50 tonnes par jour et avait annoncé environ 2 000 emplois directs et 6 000 emplois indirects lors de son lancement.
L’anacarde quitte donc progressivement le champ pour entrer dans l’usine.
Plus qu’une noix : une machine à emplois
L’industrialisation de l’anacarde ne se mesure pas seulement en tonnes transformées. Elle se mesure aussi en emplois. La transformation industrielle génère près de 20 000 emplois directs, selon les données reprises dans le dossier, avec une présence féminine particulièrement forte : environ 66 % des emplois directs seraient occupés par des femmes.
À l’échelle de toute la chaîne de valeur, la filière mobiliserait environ 1,5 million de personnes, dont près de 500 000 producteurs et environ un million de travailleurs agricoles.
C’est là que l’anacarde prend une dimension sociale.
Dans les régions du Nord et du Centre, l’usine n’est pas seulement une infrastructure industrielle. Elle devient un centre de gravité économique : elle stimule les coopératives, le transport, le commerce, les services et les revenus des ménages.
Et surtout, elle donne une nouvelle dimension au travail féminin dans les zones rurales et industrielles.
L’industrialisation de l’anacarde est donc aussi une politique d’inclusion économique.
Le véritable basculement : le capital ivoirien
Autre évolution majeure, peut-être moins visible que les chiffres de production : la montée du capital ivoirien dans l’industrie de l’anacarde. Selon les données les plus récentes, environ deux tiers des 36 à 37 unités opérationnelles seraient majoritairement détenues par des investisseurs ivoiriens. Le nouveau modèle cherche à faire émerger des entrepreneurs, des industriels et des capitaux nationaux capables de prendre position sur l’ensemble de la chaîne.
L’enjeu dépasse donc l’anacarde.
Il touche à une question fondamentale pour l’économie ivoirienne : qui possède les usines qui transforment nos matières premières ? Si la réponse devient de plus en plus « les Ivoiriens », alors l’industrialisation change véritablement de nature. La filière anacarde a franchi en 2025 le seuil des 1 000 milliards de FCFA de recettes globales, en additionnant production, exportation de noix brutes et exportation d’amandes transformées. Elle est désormais présentée comme la troisième source de recettes d’exportation agricole du pays, derrière le cacao.
Le Vietnam reste le miroir et le défi
La Côte d’Ivoire peut se réjouir de son troisième rang mondial. Mais le véritable adversaire industriel n’est plus dans les champs. Il est dans les usines. Le Vietnam conserve une avance considérable dans l’automatisation du décorticage, les rendements industriels, la logistique et l’organisation de la chaîne de valeur. Son industrie s’est construite depuis les années 1990 autour d’un outil industriel intégré et fortement automatisé.
Le La prochaine étape ne sera pas seulement de transformer la noix. Il faudra transformer l’image de la noix ivoirienne. Pourquoi ne pas voir émerger demain une marque mondiale de cajou « Made in Côte d’Ivoire » ?
Pourquoi ne pas développer davantage les amandes grillées, les produits alimentaires dérivés, les ingrédients pour l’industrie agroalimentaire, voire les sous-produits valorisés industriellement ? L’enjeu est de passer de la transformation de la matière première à la construction d’une véritable industrie du cajou. L’or industriel, mais pas encore la souveraineté industrielle
L’anacarde raconte finalement une histoire plus vaste que celle d’une simple filière agricole.
Il raconte la mutation économique de la Côte d’Ivoire.
Le pays a longtemps excellé dans la production de matières premières. Il veut désormais capter une part croissante de la valeur créée après la récolte.
Et l’anacarde est peut-être l’un des exemples les plus rapides de cette transformation avec la montée du capital ivoirien. L’objectif de dépasser 50 % de transformation locale en 2030 est donc plus qu’un indicateur statistique.
C’est un test.Le test de savoir si la Côte d’Ivoire peut transformer son avantage agricole en avantage industriel durable.