Souveraineté alimentaire : le pari de Bruno Nabagné Koné face au paradoxe vivrier ivoirien

En fin de semaine dernière à San-Pédro, en marge du lancement du Programme intérimaire palmier à huile et coco de Grand-Béréby, le ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, Bruno Nabagné Koné, est allé à la rencontre des agents de la Direction régionale du MINADERPV.  Un déplacement de terrain parmi d’autres, mais qui a reconduit, comme lors de ses précédentes tournées de proximité, un message constant : rester au contact des producteurs et poursuivre les efforts pour bâtir une agriculture souveraine, compétitive et durable, autour de cinq piliers — souveraineté et sécurité alimentaire, financement agricole, durabilité, sécurisation foncière et compétitivité. Pour le Directeur régional N’Guessan Koffi Michel, ce passage restera « un moment rare et profondément symbolique ».

Au-delà du symbole, cette méthode de proximité éclaire une question de fond : celle du paradoxe que porte la Côte d’Ivoire depuis plusieurs années, et que les statistiques rendent chaque année plus difficile à ignorer.

Un géant agricole qui peine à se nourrir

Premier producteur mondial de cacao, acteur de premier plan sur le café, l’anacarde, l’hévéa et l’huile de palme, le pays projette à l’international l’image d’une puissance agricole. Mais cette même puissance peine à nourrir sa propre population sans recourir massivement aux marchés extérieurs.  En 2024, la facture des importations alimentaires a franchi 2 161 milliards de francs CFA, en progression de près de 10 % sur un an, plaçant la Côte d’Ivoire au deuxième rang des importateurs de denrées alimentaires en Afrique de l’Ouest, derrière le Nigeria.

Riz, blé, poisson, lait, sucre : autant de produits essentiels dont la disponibilité intérieure dépend directement des cours mondiaux, des routes commerciales et de la stabilité géopolitique.

D’ailleurs, la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine l’ont brutalement rappelé à plusieurs pays africains.

Cette dépendance n’est pas seulement une ligne dans la balance commerciale. Elle touche à la souveraineté elle-même : un État qui ne maîtrise pas son approvisionnement alimentaire de base transfère à d’autres un levier stratégique que peu d’agrégats macroéconomiques suffisent à mesurer.

C’est précisément ce que le premier pilier énoncé par le ministre Koné — souveraineté et sécurité alimentaire — vise à corriger.

Un déficit qui n’est pas uniforme

L’erreur serait de lire ce déficit comme un échec généralisé de l’agriculture vivrière. Les données de l’Enquête agricole annuelle 2024-2025 de l’Agence nationale de la statistique dessinent un tableau plus contrasté. La production nationale des principales cultures vivrières a atteint 21,15 millions de tonnes, portée à près de 79 % par trois filières : le manioc (7,39 millions de tonnes), l’igname (6,96 millions de tonnes) et la banane plantain (2,27 millions de tonnes).

Sur les racines et tubercules, le pays ne souffre pas d’un problème de volume, mais de valorisation, de conservation et de circuits de commercialisation.

La véritable fracture se situe sur les céréales. Le maïs plafonne à 1,83 million de tonnes, le riz à 1,81 million de tonnes de paddy — des volumes très inférieurs à ceux des tubercules, alors que ce sont précisément ces cultures, le riz en tête, qui structurent le déficit alimentaire national. Aliment de base dont la consommation par habitant avoisine désormais 84 kg par an, le riz illustre une trajectoire réelle mais encore insuffisante : la production de riz blanchi est passée d’environ 900 000 tonnes entre 2010 et 2015 à 1,55 million de tonnes en 2024.

L’objectif d’autosuffisance, repoussé de 2025 à fin 2026 sous l’ancien ministre Kobenan Kouassi Adjoumani, se heurte à des besoins nationaux estimés entre 2,1 et 2,8 millions de tonnes selon les sources (autorités ivoiriennes, USDA, FAO).  Le pays demeure le deuxième importateur de riz du continent.

À l’inverse, le manioc illustre ce que peut produire l’agriculture vivrière ivoirienne quand la demande et les conditions agronomiques s’alignent : de 2,3 millions de tonnes en 2010 à plus de 7,3 millions aujourd’hui, portée par l’essor urbain de l’attiéké — désormais inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

Les racines structurelles d’une dépendance

Ce déséquilibre s’explique par une série de goulots d’étranglement bien identifiés. La maîtrise de l’eau reste le premier obstacle : la riziculture ivoirienne demeure très majoritairement pluviale, avec seulement 55 000 à 100 000 hectares irrigables sur un potentiel de 300 000 hectares. Les pertes post-récolte, faute d’infrastructures de conservation et de transformation adaptées, constituent le deuxième frein.

L’accès limité au financement, aux semences certifiées et à la mécanisation pour les petits exploitants — qui portent l’essentiel de la production vivrière — en est un troisième. L’insécurité foncière et les conflits d’usage entre agriculture et élevage complètent ce tableau, tandis que la variabilité pluviométrique liée au changement climatique aggrave chacune de ces fragilités.

Ce sont très exactement les fragilités que les piliers financement agricole, durabilité et sécurisation foncière, portés par le ministre Koné, entendent traiter de front.

Une architecture de planification à l’épreuve du tempo

Face à ces défis, l’État a construit une réponse structurée. Le PNIA I (2010-2015) puis le PNIA II (2018-2025), adossé au PND 2021-2025 et doté d’une enveloppe estimée à 11 905 milliards de francs CFA, ont organisé l’investissement autour de neuf agropoles régionaux censés couvrir l’ensemble du territoire à l’horizon 2030. Deux d’entre eux sont aujourd’hui pleinement opérationnels : l’Agropole du Bélier, projet pilote visant plus de 460 000 bénéficiaires, et l’Agropole du Nord, doté de 180 hectares de barrages réhabilités pour le riz, le maïs et le maraîchage dans le Hambol, le Poro, le Tchologo et la Bagoué. Les autres pôles — Nord-Est, Centre, Centre-Ouest, Nord-Ouest, Sud-Ouest — avancent à des rythmes variables ; l’Agropole Centre a vu ses diagnostics validés à Yamoussoukro en septembre 2025.

La méthode — tester, corriger, répliquer — a sa cohérence. Mais le bilan d’étape invite à la lucidité : sept ans après le lancement du PNIA II, seuls deux agropoles sur neuf sont pleinement opérationnels. L’essentiel de l’impact attendu sur les filières céréalières stratégiques reste devant le pays, non derrière lui — et c’est tout l’enjeu du PNIA III adossé au PND 2026-2030, qui devra transformer cette architecture de planification en résultats mesurables sur le terrain.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la remise, le 18 juillet dernier à Tengréla, de matériel agricole et d’intrants d’une valeur de 2,8 milliards de francs CFA par le ministre Bruno Nabagné Koné, au bénéfice de 360 organisations professionnelles agricoles — près de 6 000 producteurs des régions de la Bagoué, du Hambol, du Poro et du Tchologo, couvertes par les projets 2PAI-NORD et PADSV.

Semences améliorées, tracteurs,

moissonneuses-batteuses : ces équipements visent une production additionnelle estimée à 20 000 tonnes, dont 10 000 tonnes de riz. Le geste est significatif à l’échelle locale ; il reste, à l’échelle nationale, une pièce parmi d’autres d’un chantier dont l’ampleur se compte en millions de tonnes et en années. La tournée de San-Pédro, comme celle de Tengréla, relève de cette même logique : une présence ministérielle répétée sur le terrain, destinée à ancrer dans la pratique administrative régionale les cinq piliers annoncés au sommet.

L’autonomie n’est pas l’autarcie

Le débat gagnerait à sortir d’une fausse opposition entre cultures de rente et cultures vivrières. Il ne s’agit pas de sacrifier les filières d’exportation qui font la réputation agricole du pays, mais de construire un modèle plus équilibré, où la sécurité alimentaire nationale devient un objectif de politique publique à part entière — au même titre que la performance à l’export. C’est le sens même du cinquième pilier de compétitivité mis en avant par le ministre Koné : une agriculture souveraine qui ne renonce pas à être compétitive.

Trois priorités semblent devoir structurer la suite du PNIA/PND 2026-2030. D’abord, concentrer l’effort des politiques publics là où le déficit est le plus critique : le riz et le maïs, via l’irrigation, les semences certifiées et la mécanisation ciblée des petites exploitations..

Le succès du manioc et de l’igname démontre que le potentiel agronomique existe.

Ensuite, accélérer le tempo de déploiement des agropoles restants, pour que l’horizon 2030 ne devienne pas un horizon qui recule au même rythme que le temps qui passe. Enfin, traiter les pertes post-récolte et la commercialisation comme un chantier à part entière, distinct de la seule production : produire plus ne suffit pas si une part significative de la récolte se perd avant d’atteindre les centres de consommation.

L’autonomie alimentaire n’est pas l’autarcie. C’est la capacité, pour un pays, à faire de sa production locale le premier rempart contre les chocs extérieurs — et à transformer une dépendance structurelle en choix stratégique assumé plutôt que subi.  À ce titre, la présence répétée du ministre Bruno Nabagné Koné sur le terrain, de San-Pédro à Tengréla, ne vaut que si elle se

traduit, dans la durée du PND 2026-2030, par l’accélération effective des agropoles et la résorption du déficit céréalier qui reste, aujourd’hui encore, le cœur du problème.

Diane Kablankan

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